La bonne doctoresse

Date : mardi 20 mai 2014

Dr. Krisana Kraisintu
Photo utilisée avec l’aimable permission de la Dr Krisana Kraisintu

Là où elle travaille, en Asie et en Afrique, les menaces de mort sont aussi courantes que les environnements dangereux. Elle a connu quelques victoires, de nombreux échecs, des vies sauvées et d’autres perdues. Mais le Dr Krisana Kraisintu de Thaïlande, la « pharmacienne gitane » comme tous l’appellent, est infatigable. Sa mission : garantir des soins de santé abordables pour tous, chose qu’elle considère comme un droit humain de base. «Je consacre ma vie à mettre en place une production pharmaceutique locale en formulant et en vendant des médicaments génériques abordables pour soigner le VIH/Sida, la malaria et d’autres maladies, et améliorer la santé des gens», déclare-t-elle. 

Scientifique du domaine de la pharmaceutique tout au long de sa carrière, elle a travaillé à aider les malades, particulièrement ceux infectés par le VIH et le Sida en Asie et en Afrique, où l’accès à la médecine est souvent difficile. Lauréate du prix prestigieux Ramon Magsaysay pour services rendus au public, la première version générique du médicament AZT (azidothymidine), pour le traitement des infections avancées du VIH, a été produite pour la première fois en 1992 et terminée en 1995, au cours de son mandat de Directrice de l’Institut de recherche et de développement à l’Organisation pharmaceutique gouvernementale, où elle fut aussi la première femme à avoir un rôle exécutif supérieur. Son combat l’a aussi emmenée à défier les pouvoirs en place dans l’industrie pharmaceutique.

Elle et les membres de son équipe ont été mondialement reconnus lorsqu’ils ont créé le premier « cocktail » de médicaments génériques contre le VIH, connu sous le nom de GPO-VIR. Il diminue de manière significative les coûts du traitement et a été approuvé par l’Organisation mondiale de la santé comme étant le premier traitement pour les patients atteints du VIH/SIDA dans les pays pauvres. La Thaïlande est entrée dans l’Histoire avec ce médicament en devenant le premier pays à fabriquer des médicaments génériques contre le VIH/Sida et à les exporter vers les pays voisins. 

Ses interventions ont sauvé des dizaines de milliers de vies, et sans doute beaucoup plus. La popularité de cette bonne doctoresse est telle que sa réputation s’étend bien au-delà des universités dans lesquelles elle enseigne et atteint même les scènes de Broadway, où son histoire a inspiré la pièce Cocktail. 

Quels sont d’après vous les facteurs les plus importants vous ayant aidé à vous faire parvenir où vous êtes aujourd’hui?

Je suis motivée par le sens de l’équité et la conviction que l’accès aux médicaments essentiels est un droit humain de base. Le développement et la fabrication des médicaments doivent avoir pour but d’améliorer la santé publique et le bien-être des gens, et contribuer ainsi à la croissance économique et à la prospérité. Ma vie est consacrée à la mise en place d’une production pharmaceutique locale, à travers la formulation et la vente de médicaments génériques abordables destinés à soigner le VIH/Sida, la malaria et d’autres maladies, et à améliorer la santé des gens. Cette conscience inébranlable va de pair avec ma détermination, le fait de tenir la promesse faite aux autres (celle d’alléger les souffrances dues aux maladies), aux efforts continus et au travail acharné pour atteindre mon objectif.

Quels ont été certains des plus gros obstacles à surmonter pour parvenir où vous êtes aujourd’hui?

Mon parcours de pharmacienne cherchant à accroître l’accès aux médicaments pour les personnes non privilégiées et souvent désavantagées dans les pays en voie de développement a été long. Il a été parsemé d’aventures, de formidables défis et de réussites, de déceptions et de récompenses, de tristesse et de joie, à la fois dans mon pays natal, la Thaïlande, et dans de nombreux pays asiatiques et africains que j’ai visités et où j’ai travaillé. Malgré les menaces de mort et les environnements de travail dangereux, le plus gros défi consiste à autonomiser les populations locales, non seulement en leur transférant le savoir-faire pharmaceutique, mais aussi en leur montrant et en leur faisant prendre conscience qu’ils peuvent fabriquer les médicaments nécessaires à l’amélioration de la santé de leur communauté et de leurs compatriotes.

Racontez-nous quelque chose concernant votre enfance, vos ambitions, et qui vous a inspiré ou influencé à devenir la personne que vous êtes aujourd’hui?

Je suis née et j’ai grandi sur l’ile de Samui, dans la province de Suratthani, dans le sud de la Thaïlande. Mon père était alors le seul docteur sur l’île, et ma mère était infirmière, et l’unique sage-femme. Je me souviens de mon enfance passée à rebondir à l’arrière du cheval que mon père utilisait pour se rendre dans les villages éloignés (par des chemins de terre battue, il n’y avait aucune route) pour soigner les patients. Il ne faisait pas payer les villageois. Il avait transformé notre maison en salle d’accueil pour les patients devant passer la nuit ou de plus longues périodes pour leurs soins, car l’ile de Samui n’avait pas d’hôpital. Grandir dans cet environnement et voir les souffrances que devaient endurer les patients à cause de leurs maladies a instillé en moi la compassion et le désir d’aider. Ma grand-mère, qui était nonne, a aussi instillé en moi l’esprit de persévérance envers et contre tout et de ne « jamais abandonner », des principes qui guident aujourd’hui mes actes en Afrique, où les obstacles sont la norme.   

Le fait d’être une femme a-t-il affecté votre parcours vers votre position actuelle, et comment?

Je pense qu’être une femme constitue un avantage, et ce, de nombreuses façons. Les gens avec lesquels je suis en contact (hommes, femmes, enfants, personnes âgées) me considèrent comme leur mère, leur enseignante, leur tante, leur sœur, leur fille ou leur parente. Ils ont le sentiment que je peux avoir de l’empathie pour eux et ressentir leurs douleurs. 

Qu’elle est pensez-vous, votre contribution la plus importante à la société ou à la communauté?

Je pense que mon travail aide à faire prendre conscience qu’un pays / une communauté / une société dans son ensemble doit posséder des qualités de cœur envers l’humanité. Nous ne devons pas abandonner nos frères et nos sœurs faisant face à des désavantages pour différentes causes et raisons (les pauvres, les malades, les plus âgés, les détenus, les patients en établissements psychiatriques, les junkies, etc.), mais nous devons nous soucier d’eux et les aider à être en bonne santé et à retrouver un état de bien-être et de bonheur, ainsi qu’à devenir des éléments qui comptent dans le progrès et le développement de notre société.

Quel est votre principal message à l’intention des jeunes générations ? Que doivent-ils apprendre de votre expérience?

Les jeunes peuvent contribuer de manière créative et de nombreuses manières spécialisées au bien commun de notre société du moment qu’ils en ont la volonté, qu’ils ont une attitude positive et qu’ils travaillent dur. La patience est une vertu. Le succès ne peut être acheté, il ne peut qu’être créé graduellement au cours d’une vie.  

Quel message souhaitez-vous adresser aux femmes / jeunes filles qui pourraient être inspirées par votre parcours et vos réussites? 

Le sexe ne doit pas être cité comme une excuse pour ne pas poursuivre ses rêves. De nos jours, un homme et une femme ont des chances égales dans la vie. Une personne ayant de la détermination, de la patience, de la volonté de travailler dur ainsi qu’un cœur bon et dévoué peut affronter les différents défis de la vie et traverser les orages les plus durs. Il est très important que, quel que soit le travail qu’elles choisissent, elles le fassent avec joie et ne s’inquiètent pas de toujours plaire aux autres. Faire de son mieux est suffisant.  

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