Éliminer les barrières grâce au pouvoir de l’écriture

Date : lundi 4 mai 2015

Aasha Mehreen Amin FR

Née à Dhaka au Bangladesh de parents progressistes et encourageants, Aasha Mehreen Amin apprend à lire et à écrire en anglais dès le plus jeune âge. Elle fait ensuite des études d’économie au Boston College où elle se plaît à analyser l’actualité mondiale en relation avec la situation de son pays. Après avoir rejoint The Daily Star, le journal anglophone le plus largement diffusé au Bangladesh, en tant que rédactrice d’articles de fond, elle poursuit sa formation journalistique à l’université de Californie, à Berkeley, où elle étudie le journalisme environnemental et d’investigation.

Iconoclaste, elle est ainsi parvenue à évoluer dans le monde des médias qui reste majoritairement masculin au Bangladesh. Faiseuse et leader d’opinions, elle est, depuis 18 ans, la rédactrice en chef de The Star, le magazine  le plus lu et publié toutes les semaines en supplément du journal The Daily Star. Lue en grand nombre, sa rubrique satirique intitulée « Postscript » constitue une pierre angulaire de la vie moderne dans son pays pour les audacieux et les progressistes. Elle est à présent la rédactrice en chef adjointe de la rubrique éditoriale et des lettres d’opinion de The Daily Star, le principal journal anglophone du pays. Elle y rédige également une nouvelle rubrique, « No Strings Attached », où elle commente l’actualité du jour. Son commentaire politique se veut courageux, perspicace et puissant. Elle clame haut et fort les droits des femmes et elle s’oppose à la discrimination ainsi qu’à l’extrémisme.

Son choix de s’orienter vers le journalisme n’a été en aucune manière une décision facile. Bien que le Bangladesh constitue l’un des grands centres technologiques de l’Asie du Sud-Est qui connaît un essor rapide, la dernière enquête démographique et de santé réalisée montre que seulement 13 per cent des femmes actuellement mariées et âgées de 15 à 49 ans ont été embauchées au cours de la dernière année (2011), et que le nombre de femmes parmi la population active occupant des postes de décideurs est même moindre. Le groupe de surveillance Who Makes the News? a souligné dans son dernier rapport publié en 2010 que moins de 1 per cent des articles de presse étaient écrits par des femmes, et que, sur les 97 % de femmes qui diffusent des actualités, seulement 3 % étaient des reporters.

Lorsqu’elle évoque son enfance, Mehreen Amin déclare qu’elle a été profondément influencée par les voyages à l’étranger qu’elle a effectués avec sa famille. Dans le cadre de son emploi, son père avait dû être muté à l’étranger à plusieurs reprises. Bien que timide, elle avait adoré découvrir de nouveaux pays et de nouvelles cultures. Sa mère était journaliste, écrivaine et poétesse ; elle écrivait en anglais et en bengali. Elle n’a jamais directement encouragée Amin à suivre son parcours et pourtant le courage qu’elle avait de dire ce qu’elle pensait l’a influencée.

Mariée et mère d’un enfant, Amin souligne que son éducation lui a donné des bases solides pour le travail qu’elle fait aujourd’hui. En dépit des défis auxquels elle et d’autres femmes ont dû faire face en entrant dans le monde médiatique d’un pays où un acte si inhabituel est souvent considéré comme un acte de bravoure, elle est reconnaissante pour sa réussite. Elle s’exprime ici sur sa motivation constante à vouloir réussir.

Quels sont les facteurs les plus importants qui vous ont mené là où vous êtes aujourd’hui ?

Un certain nombre de personnes m’ont aiguillée tout au long de mon parcours et m’ont apporté beaucoup de soutien : mes parents, qui m’ont toujours motivée, mon mari qui a été d’un grand soutien en s’occupant de mon enfant lorsque j’étais au bureau sans jamais se plaindre de mes longues heures de travail. Mon patron, Mahfuz Anam, éditeur et rédacteur en chef de The Daily Star, qui défend la cause des femmes avec ferveur, m’a toujours poussée à accepter de nouveaux défis. Cependant, c’est vraiment M. Latifur Rahman, le président de Transcom [une entreprise qui possède une part importante du Daily Star], qui m’a mise sur la voie du journalisme. Il savait instinctivement que le journalisme me plairait, bien avant que je ne le sache moi-même. Quand je suis revenue des États-Unis, il m’a conseillé d’essayer et c’est ce que j’ai fait. C’était mon premier emploi et cela fait maintenant 24 ans que je travaille pour ce journal !

Quels sont les principaux obstacles qui vous ont freinée dans vos objectifs professionnels ?

Je ne vois pas vraiment d’obstacles en tant que tels qui m’auraient empêchée d’atteindre mes objectifs professionnels. J’ai fait des choix. Je n’ai pas rejoint la section des informations principales parce que je souhaitais travailler sur le magazine qui requiert beaucoup de créativité. Cela me plaisait. De plus, je voulais avoir du temps, bien que limité, pour mon enfant et mon mari.

Les difficultés existent bien évidemment. Il est parfois difficile de trouver de bons rédacteurs. J’ai travaillé avec un nombre incalculable d’équipes et cela a été le meilleur aspect de mon travail. Ces équipes étaient jeunes, dynamiques et pleines de créativité. Elles comptaient d’excellents rédacteurs. Cependant, il est parfois difficile de diriger un groupe de personnes surtout quand il y a des conflits de personnalité.

Votre condition de femme a-t-elle influencé votre parcours jusqu’à aujourd’hui, et si oui, comment ? Avez-vous été victime de discrimination ?

Je pense que je fais partie des rares privilégiées qui n’ont pas eu à faire face au type de discrimination dont mes homologues ont été victimes dans d’autres journaux. Mais, il est bien évident qu’être une femme dans une société aussi machiste et dominée par les hommes présente ses difficultés. Au bureau, j’ai parfois remarqué que certains collègues masculins (travaillant dans d’autres départements) ne me prenaient pas au sérieux et pourtant ils n’étaient pas vraiment plus qualifiés que moi. Les hommes, quel que soit leur poste, considèrent inconsciemment que l’opinion d’une femme a moins d’importance ; mais, de manière générale, je ne peux pas dire que cela a eu un impact sur mon travail.

Quelle est à votre sens la contribution majeure que vous avez apporté à la société ou à votre communauté ?

Je ne sais pas quelle pourrait être ma contribution ! J’imagine qu’être une femme qui occupe un poste supérieur contribue indirectement à promouvoir les femmes journalistes. Je pense que le magazine The Star dont j’ai été la rédactrice en chef pendant près de 18 ans, a été ma plus grande contribution. Il a donné aux lecteurs des articles traitant d’une grande variété de sujets pertinents, des articles évoquant des personnes qui ont considérablement contribué à la société et des problèmes sociaux dont on ne parle pas vraiment. Il a aussi donné un aperçu de toutes les choses positives qui se passent dans ce pays. 

Pour les rédacteurs, il a en outre constitué une plateforme leur permettant d’explorer leur créativité. J’ai travaillé extrêmement dur pour créer ce magazine et j’ai reçu beaucoup de commentaires positifs de la part des lecteurs lorsque j’étais rédactrice en chef du Star. Cela me rend très fière du magazine. Je pense aussi que les lecteurs aiment mon style d’écriture parce que je les fais parfois rire (ce qui me satisfait au plus haut point) et que je les fais parfois réfléchir (ce qui est une véritable leçon d’humilité). J’adore écrire et cela me fait plaisir de voir que mon écriture est appréciée.

Quel message souhaitez-vous adresser aux femmes et aux filles qui pourraient être inspirées par votre parcours et vos accomplissements ?

Il s’agit d’un univers masculin, c’est indéniable. Cependant, si vous travaillez dur pour développer vos compétences, quelles qu’elles soient — l’écriture, l’édition, le reportage, la peinture ou travailler dans une banque — vous devez être à la fois extrêmement efficace et extrêmement capable. Vous devez être, par-dessus tout, professionnelle. Cela est difficile pour les femmes en raison de toutes les autres responsabilités qu’elles ont à la maison. Elles souhaiteront aussi toujours rester auprès de leur famille. Pourtant, cela ne doit pas aller à l’encontre de vos devoirs professionnels. Vous devez prouver que vous avez les compétences requises pour le poste et pour le faire mieux que quiconque. 

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