Apporter la paix et la sécurité après la guerre

Date : jeudi 30 octobre 2014

WOA Kurbongul Kosimova FR

Dans les années 90, les longues années de la guerre civile furent difficiles. Cette guerre a ravagé tant l’économie que la population de la république montagneuse d’Asie centrale qu’est le Tadjikistan, détruisant sur son passage dans certaines régions du pays des commodités modernes comme l’électricité pendant plusieurs années à la fois. En pleine guerre civile, tout en essayant de surmonter les épreuves de la vie quotidienne dans un pays ravagé par la guerre, Kurbongul Kosimova a mis sur pied le premier abri pour des séjours de longue durée au profit des femmes victimes du conflit et de la violence domestique, et de leurs enfants. Son organisation soutient également les victimes par le biais de la création de groupes d’entraide durables, en formant les femmes de façon novatrice afin qu’elles puissent subvenir financièrement à leurs besoins et à ceux de leurs enfants après la guerre. Grâce à son leadership, son travail sans relâche et sa détermination, son organisation appelée Najoti Kudakon, ce qui signifie Sauver les enfants, et qui ne comptait au départ que quatre militantes partageant les mêmes idées, célèbre cette année son 20e anniversaire.

Après plusieurs années de plaidoyer et de pressions soutenus exercés par l’organisation, le rêve le plus cher de Kosimova a été réalisé en 2013, lorsque le gouvernement du Tadjikistan a adopté une Loi sur la prévention de la violence domestique. Comme c’est le cas dans nombre de pays, la violence dans le cercle privé de la famille est monnaie courante au Tadjikistan et fait partie des choses normales de la vie. Selon les dernières statistiques publiées par des ONG, on estime qu’une femme sur quatre a été victime de violences physiques, économiques, psychologiques ou sexuelles à un moment donné dans sa vie. Les filles et les femmes courent non seulement un plus grand risque d’être victimes de violence domestique, mais elles sont également confrontées à la difficulté de devoir subvenir financièrement à leurs besoins et d’obtenir leur indépendance en raison d’une discrimination profondément ancrée.

L’organisation de Kosimova met l’accent sur la réalisation d’une indépendance et d’une autosuffisance chez les victimes de la violence qui ont beaucoup perdu à cause de la guerre, mais aussi à cause de la violence domestique. Elle maintient également des pressions sur les autorités locales et œuvre à la promotion de la sensibilisation et de l’application de la nouvelle Loi sur la prévention de la violence domestique.

Quels sont d’après vous les facteurs qui ont le plus contribué à vous faire parvenir là où vous êtes aujourd’hui ?

Pour nous, simples travailleuses et travailleurs pacifiques, les années de 1992 à 1995 ont marqué le début d’une période terrible dans notre vie, celle de la guerre civile. Pendant ces années, toutes les valeurs qui avaient guidé notre société vers le développement ont rapidement disparu. La guerre n’a pas atteint Kulob [ma ville], mais les hommes de notre communauté ont participé à la lutte pour la préservation de l’ordre constitutionnel. Pas un jour ne se passait sans que l’on ne ramène des corps. Traditionnellement, les femmes s’occupaient du foyer pendant que les hommes subvenaient aux besoins de leur famille. Perdant leur soutien de famille du jour au lendemain, les familles qui comptaient des enfants sont tombées dans la pauvreté, sans pouvoir se prévaloir d’un accès aux soins médicaux ou aux services sociaux. C’est dans ces conditions que [l’organisation] Najoti Kudakon a vu le jour.

Pouvez-vous nous citer quelques obstacles auxquels vous avez été confrontée pour parvenir là où vous êtes aujourd’hui ?

Après la guerre, nous nous sommes retrouvées confrontées à un défi bien plus grand encore, à savoir l’indifférence des autorités, l’incompréhension des officiels gouvernementaux et leur réticence à mettre en œuvre de nouvelles méthodes de travail. La situation a été d’autant plus difficile qu’un cadre juridique visant à protéger les droits des femmes et des enfants n’existait pas. Dans mon entourage, certaines femmes étaient confrontées aux mêmes problèmes que moi : parents morts, enfants malades et affamés, manque de nourriture et d’argent. Nous devions consacrer du temps et de l’énergie pour trouver ne serait-ce qu’un morceau de pain. C’est moi qui ai dû prendre des mesures et mobiliser les gens [en mettant sur pied ces groupes d’entraide et un abri de longue durée pour les victimes de la violence domestique].

Le fait d’être une femme as-t-il affecté le chemin qui vous a menée là où vous êtes aujourd’hui, et de quelle façon ?

Je suis une femme et à cause de cela j’ai été confrontée aux difficultés qui sont le lot des femmes. Mais je ne pouvais pas rester sans rien faire en voyant toutes ces femmes de ma ville qui avaient déjà souffert tant de misères. Elles [les quatre femmes avec lesquelles j’ai fondé l’organisation] m’ont élue en tant que leader et nous avons uni les forces de 1 200 femmes pauvres et vulnérables de notre région en créant des groupes d’entraide en milieu rural.

Quelle est à votre avis votre plus grande contribution à la société et à votre communauté ?

Je travaille comme médecin depuis 40 ans et j’essaie de m’acquitter honnêtement de cette tâche. Je suis fière d’avoir participé activement à la rédaction des rapports alternatifs sur la mise en œuvre de la CEDEF [la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes – qui est souvent surnommée la charte des droits de l’homme pour les femmes. Les rapports alternatifs servent de données secondaires pour le Comité de la CEDEF après la soumission des rapports des gouvernements]. Je suis également fière des activités de lobbying auxquelles j’ai participé en faveur de la rédaction de la Loi sur la prévention de la violence domestique.

Cette loi doit encore produire ses effets. Notre société, tout particulièrement dans ses zones rurales, continue d’avoir des valeurs très conservatrices et patriarcales, et les femmes sont considérées comme la propriété des hommes. La plupart des femmes n’ont pas connaissance de leurs droits et ne sont pas encore prêtes à se prévaloir activement de la protection prévue au titre de la nouvelle Loi sur la prévention de la violence domestique. Les femmes craignent leurs maris, leurs pères ou leurs frères et préfèrent [souvent] continuer à vivre dans des situations de violence domestique plutôt que de chercher de l’aide auprès de notre centre. Nous avons mis au point des stratégies différentes afin de les sensibiliser et de leur fournir le soutien nécessaire dans les situations extrêmes. La Loi sur la prévention de la violence domestique est toute nouvelle et elle n’est pas dotée de mécanismes de mise en œuvre clairs. Donc, avec notre abri, nous travaillons sans relâche afin de mobiliser les autorités locales en faveur de l’élaboration de stratégies communes visant à protéger ces femmes.

Quel message aimeriez-vous communiquer aux filles et aux femmes, que votre chemin personnel et vos accomplissements pourraient inspirer ?

Aujourd’hui, les filles et les femmes vivent les temps difficiles de la mondialisation, et il est par conséquent indispensable qu’elles développent très tôt dans leur enfance une estime de soi. Les filles et les femmes ne doivent tolérer aucune forme de violence. Chaque femme, chaque fille doit s’aimer et faire tout son possible pour être en bonne santé, tant sur le plan physique que spirituel. Mais, pour qu’il en soit ainsi, les filles et les femmes doivent avoir accès aux services sociaux, économiques et politiques afin d’être en mesure d’exprimer leur opinion. Les femmes doivent faire clairement entendre leur voix dans le cadre du processus de prise de décisions, et nous devons unir nos forces en ce sens. La société se doit de nous fournir les conditions requises à l’égalité des sexes. Il est temps de mettre fin aux stéréotypes tenaces sur le rôle subordonné des femmes et des filles.

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